Dans cet entretien, le psychologue de notre centre, Pere Ferran Maura, se penche sur la dépression infantile : il parle de la cause qui la sous-tend dans la plupart des cas, des symptômes auxquels les adultes devraient être attentifs et des moyens de traiter cette dépression. 

 

« Un enfant qui fonctionne dans la provocation, c’est un enfant qui se sent coupable et qui a pour cela besoin qu’on le punisse d’une façon ou d’une autre »

 

Les enfants peuvent-ils entrer en dépression ?

Oui, les enfants, comme les adultes, peuvent faire une dépression, bien qu’ils la manifesteront d’une autre façon.

 

Comment l’expriment-ils ?

Généralement par l’irritabilité, à la différence des adultes qui, eux, expriment habituellement de la tristesse.

 

Mais beaucoup d’enfants se montrent irritables sans pour autant être atteints de dépression

C’est bien pour cela qu’il est difficile de diagnostiquer la dépression infantile. On a tendance à se préoccuper exclusivement des symptômes externes. Or, le danger est de se tromper dans l’interprétation des signes extérieurs, et d’y voir de l’hyperactivité ou une attitude de provocation, et de poser sur l’enfant le diagnostic d’un autre trouble, comme le TDAH ou le TOP (trouble oppositionnel avec provocation).

 

Qu’est-ce qui peut déclencher un processus de dépression chez un enfant ?

Il y a de multiples causes. Cependant, il s’agit normalement d’enfants qui évaluent les situations adverses de façon irrationnelle et s’estiment coupables de ces situations.

 

Pourriez-vous développer ?

Ce sont des enfants très exigeants vis-à-vis d’eux mêmes, si bien que, lorsque quelque chose ne va pas comme ils voulaient, ils en prennent sur eux la responsabilité au lieu de mettre la situation en perspective et d’en analyser les raisons (qui n’ont peut-être rien à voir avec eux).

 

Et donc, ils culpabilisent

Oui, le sentiment de culpabilité se cache souvent derrière la dépression, au départ. L’enfant s’identifie avec la perte qu’il a subie (mort d’un de ses parents, séparation de ses parents, etc.). Or, la culpabilité engendre la colère. Il faut tenir compte du fait que « la toute-puissance de la pensée » est quelque chose d’inhérent à l’enfant.

 

« Au lieu de se rendre compte que le comportement de leur enfant est dû à un mal-être intérieur, les parents pensent que c’est un capricieux qui ne pense qu’à les provoquer, et ils s’épuisent»

 

Qu’est-ce que c’est, la toute-puissance de la pensée ?

C’est croire que les choses arrivent parce que je les ai provoquées.

 

Entendu, poursuivons : quel est le cours suivi par le processus émotionnel ?

Si l’enfant pense qu’il ne peut pas exprimer sa colère, il la dirigera contre lui-même. Il retourne vers lui la réclamation qu’il ne peut pas exprimer vers l’extérieur.

 

Il se reproche ce qui se passe

Oui, et c’est là que survient le désespoir. Car il sent qu’il ne peut pas provoquer la situation et que, par conséquent, ce qui cause chez lui un mal-être va continuer à arriver.

 

L’irritabilité est donc une façon de manifester sa frustration

C’est cela. Dans le fond, il s’agit d’une plainte, d’une manière d’exprimer une souffrance, mais infantile.

 

Ce sont des enfants

Bien sûr. Il faut penser que les enfants ne disposent pas d’outils qui leur permettraient de faire face à leur mal-être et de se sentir mieux. C’est pourquoi ils réagissent avec colère.

 

Et ils tendent à défier et provoquer les autres

C’est cela, car la culpabilité marche comme cela : si je me sens coupable, je fais en sorte d’être puni. Un enfant qui fonctionne dans la provocation, c’est un enfant qui se sent coupable et qui a pour cela besoin qu’on le punisse d’une façon ou d’une autre..

 

Il faudrait interpréter son irritabilité comme un signal d’alarme

Il faudrait se demander ce qui lui arrive, se demander de quoi est-ce le symptôme. Il y a par exemple des enfants qui ne sont pas capables d’exprimer leur tristesse face au divorce de leurs parents, face au fait que ses parents ne seront plus ensemble. Ils se servent alors de l’irritation pour essayer de faire réagir leur entourage.

 

Et au lieu de nous demander ce qui leur prend…

Au lieu de se rendre compte que le comportement de leur enfant est dû à un mal-être intérieur, les parents pensent que c’est un capricieux qui ne pense qu’à les provoquer, et ils s’épuisent. À l’école, la situation n’est guère meilleure : ses camarades de classe s’éloignent de lui.

 

«Si l’irritabilité persiste, l’enfant passera à la tristesse. La tristesse fait son apparition lorsqu’on s’aperçoit que la réalité ne dépend pas de nous»

 

Qu’arrive-t-il si la situation perdure ?

Si l’irritabilité persiste, l’enfant passera à la tristesse. La tristesse fait son apparition lorsqu’on s’aperçoit que la réalité ne dépend pas de nous.

 

Faut-il s’alarmer si un enfant exprime un désir de mourir ?

Le suicide reste très exceptionnel chez les enfants. Il faut généralement interpréter ces mots comme un appel au secours. Lorsque l’enfant s’aperçoit que son comportement irritable ne mène à rien, il commence à dire qu’il veut disparaître, mourir. C’est le désespoir.

Tout comme les adultes dépressifs, les enfants dépressifs portent sur eux-mêmes un jugement très sévère. Dans des situations extrêmes, ce jugement leur devient insupportable.

 

Comment aborder la dépression des enfants ?

Comme je le disais, ces enfants pensent que les situations négatives ne vont cesser de se reproduire et que leur entourage ne va pas les aider à briser cette dynamique. En thérapie, nous nous efforçons de faire en sorte que l’enfant puisse contacter avec ses peurs et avec sa souffrance de façon à pouvoir, ensuite, lui fournir les outils qui vont lui permettre de mieux communiquer. Il faut absolument qu’il cesse de se voir exclusivement comme celui qui se tient mal.

 

Comment fonctionnent ces outils de communication ?

Ils sont décisifs pour que l’enfant prenne conscience qu’il peut intervenir sur la réalité, que cette dernière dépend aussi de lui.

 

Mais ce n’est pas suffisant…

Non, il faut aussi travailler avec les parents, leur apporter un soutien, les aider à comprendre la situation et leur expliquer que, par son comportement, leur enfant essaie de leur dire quelque chose.

 

Il ne faut pas sortir les actions de l’enfant de leur contexte

Non, car cela ne fait que perpétuer le cercle. Lorsqu’on parvient à s’extraire de la culpabilité, c’est là que l’on arrive à briser le cercle. En travaillant avec l’enfant et avec les parents, on peut commencer à retourner la situation.

 

Le secret est dans la communication

Lorsque l’enfant perçoit, car il le perçoit, que la mère, le père ou les deux font l’effort d’essayer de comprendre ce qui lui arrive et qu’ils comprennent ses peurs, il est déjà grandement aidé. De plus, la communication entre eux gagne en qualité.

 

Y a-t-il une plus grande prévalence de dépression chez les enfants atteints d’un trouble de la latéralité ?

Non. Cependant chez certains enfants atteints de ce trouble, la dépression fait son apparition en raison de leurs problèmes d’apprentissage. Lorsque, grâce au traitement, ils améliorent leur capacité de concentration, d’équilibre, de lecture, d’écriture, etc., ils finissent par guérir aussi de leur dépression.